Taara le laser de Google qui remplace la fibre optique sans creuser un seul mètre de tranchée

Taara : le laser de Google qui remplace la fibre optique sans creuser un seul mètre de tranchée

Il y a un problème que toute personne ayant déjà attendu l’arrivée de la fibre optique dans son quartier connaît intimement : entre le moment où un opérateur décide de vous connecter et le moment où la connexion fonctionne réellement, il peut s’écouler des mois, parfois des années, le temps que les autorisations administratives soient obtenues, que les tranchées soient creusées, que les câbles soient posés. Et dans certaines régions du monde, ce délai ne se compte même pas en mois, mais en décennies, voire ne se produit tout simplement jamais.

Taara, un projet né dans les laboratoires les plus expérimentaux de Google, propose une réponse radicalement différente à ce problème : transmettre de l’internet à très haut débit non pas par un câble enterré, mais par un simple faisceau de lumière laser voyageant à travers l’air libre, entre deux points qui se voient l’un l’autre. Pas de tranchée, pas de permis de voirie interminable, pas d’attente de plusieurs années. Juste de la lumière, invisible à l’œil nu, qui transporte des données à des vitesses comparables à celles de la fibre optique la plus performante.

C’est quoi Taara

Taara est une entreprise américaine, basée à Sunnyvale en Californie, qui développe une technologie appelée FSOC (Free Space Optical Communication, ou communication optique en espace libre). Le principe, en une phrase : transmettre des données à très haut débit en utilisant des faisceaux laser qui traversent l’air, plutôt que des impulsions lumineuses qui voyagent à l’intérieur d’un câble de fibre optique enterré.

💡 La fibre optique classique, c’est comme envoyer un message en le faisant courir le long d’un tuyau. Taara, c’est comme envoyer ce même message par un rayon de lumière qui traverse directement l’espace entre l’expéditeur et le destinataire, sans avoir besoin du tuyau, à condition que les deux points se voient clairement, sans obstacle entre eux.

L’entreprise s’est officiellement détachée d’Alphabet, la maison-mère de Google, le 17 mars 2025, après sept années de développement au sein d’X, le laboratoire de projets expérimentaux du groupe (surnommé familièrement « l’usine à idées folles » de Google). Alphabet conserve une participation minoritaire dans la nouvelle entité, désormais soutenue financièrement par Series X Capital, tandis que Mahesh Krishnaswamy, un ancien de Google Fiber et du défunt Projet Loon, en est le PDG.

Un héritage inattendu : Des ballons stratosphériques au laser

L’histoire de Taara ne commence pas avec des lasers, mais avec des ballons. Le projet trouve ses racines techniques dans Projet Loon, cette autre initiative expérimentale d’Alphabet qui envisageait de diffuser de l’internet depuis d’immenses ballons flottant dans la stratosphère, à plus de 20 kilomètres d’altitude. Le projet Loon a été officiellement arrêté en janvier 2021, jugé économiquement non viable à grande échelle.

Mais toute la technologie de communication optique développée pour permettre à ces ballons de communiquer entre eux à travers l’atmosphère n’a pas été jetée aux oubliettes. Elle a été récupérée, affinée et redirigée vers un usage terrestre beaucoup plus concret : connecter directement des bâtiments, des villages et des infrastructures, sans avoir besoin de ballons ni de satellites.

Lancé comme projet en 2017 avec un objectif initial très ciblé : connecter des villages ruraux d’Afrique subsaharienne par des faisceaux de lumière. Taara a progressivement élargi son ambition jusqu’à devenir, huit ans plus tard, une entreprise indépendante qui vise un marché mondial bien plus vaste : selon ses propres chiffres, près de 3 milliards de personnes dans le monde restent mal connectées ou pas connectées du tout à internet, dont environ 860 millions rien qu’en Afrique.

Comment ça marche concrètement : La lumière plutôt que le câble

Le principe technique de Taara, une fois débarrassé de son jargon, est étonnamment intuitif. Deux terminaux, de la taille approximative d’un feu de circulation pour le modèle historique, ou d’une boîte à chaussures pour le plus récent, sont installés à des endroits qui se voient directement l’un l’autre, sans obstacle entre eux : le sommet de deux immeubles, deux rives d’un fleuve, ou deux collines qui se font face.

Comme l’explique Mahesh Krishnaswamy, le PDG de Taara, dans une analogie qu’il affectionne particulièrement : « Chacun de nos terminaux Taara est comme un appareil photo numérique équipé d’un pointeur laser. Le pointeur laser est celui qui allume et éteint la lumière, et l’appareil photo numérique se trouve du côté qui reçoit. »

Chaque terminal envoie un faisceau laser infrarouge extrêmement fin de l’épaisseur approximative d’une baguette chinoise vers l’autre terminal, qui capte cette lumière et la reconvertit en données numériques. Le système utilise un ensemble de miroirs, de capteurs et d’algorithmes prédictifs pour maintenir l’alignement du faisceau en temps réel, malgré le vent, les vibrations, ou les légers mouvements des structures sur lesquelles les terminaux sont installés.

🎯 Le niveau de précision requis donne le vertige : les terminaux doivent maintenir un faisceau laser aligné avec une marge d’erreur de seulement quelques degrés, sur des distances pouvant atteindre 20 kilomètres. Pour donner une idée de cette précision, Taara elle-même la compare à la capacité de toucher une cible de 5 centimètres de diamètre située à 10 kilomètres de distance et de le faire en continu, sans interruption.

Les lasers utilisés sont classés sans danger pour les yeux, une caractéristique de sécurité essentielle puisque ces faisceaux traversent l’espace public, potentiellement au-dessus de zones fréquentées par des personnes ou des animaux.

Le nouveau produit Taara Beam : Résoudre le problème du « milieu du trajet »

En mars 2026, à l’occasion du Mobile World Congress de Barcelone, le plus grand salon mondial des télécommunications, Taara a dévoilé son dernier produit en date, baptisé Taara Beam, dans le cadre de la scène « Game Changers » de l’événement. Ce lancement marque une évolution stratégique intéressante dans le positionnement de l’entreprise.

Alors que la technologie Taara était historiquement associée à la connexion de zones rurales dépourvues de toute infrastructure, Taara Beam s’attaque à un problème différent, souvent qualifié dans l’industrie de « problème du milieu du trajet » : amener internet à l’intérieur de bâtiments situés dans des villes qui disposent pourtant déjà d’une fibre optique abondante mais pas exactement là où elle est nécessaire.

🏢  L’exemple donné par Krishnaswamy lui-même est révélateur : le campus principal de Google à Mountain View, en Californie, se trouve à quelques centaines de mètres seulement d’un point d’atterrissage d’un câble sous-marin de fibre optique majeur. Et pourtant, pour des raisons de droits fonciers et d’autorisations de passage, il était impossible de relier physiquement les deux points sans creuser dans un terrain fédéral. Taara a résolu ce problème en connectant les deux emplacements à plusieurs dizaines de gigabits par seconde, sans le moindre coup de pelle.

Techniquement, Taara Beam repose sur une avancée d’ingénierie précise : une puce photonique qui divise le faisceau laser porteur de données en plus de mille flux distincts, chacun retardé avec une précision extrême. Le résultat est un front d’onde laser qu’on peut orienter électroniquement dans n’importe quelle direction souhaitée, une technique appelée réseau à commande de phase (phased array), déjà connue dans le domaine des radiofréquences (elle équipe par exemple les antennes Starlink), mais dont la transposition réussie au domaine optique, à cette échelle commerciale, reste une prouesse rare selon Krishnaswamy lui-même.

« Les réseaux à commande de phase en radiofréquence, comme les antennes Starlink, sont bien connus. Mais réussir cela avec de l’optique, et de façon commerciale plutôt qu’expérimentale, c’est difficile »  — Mahesh Krishnaswamy, PDG de Taara

L’Afrique, terrain de naissance et terrain de déploiement massif

S’il y a un continent où l’histoire de Taara prend tout son sens, c’est bien l’Afrique, le continent qui a vu naître le projet en 2017, et qui reste aujourd’hui l’un de ses terrains de déploiement les plus significatifs.

Le partenariat le plus documenté remonte à 2020, quand l’ancienne Moonshot Factory d’Alphabet s’est associée à Econet et à ses filiales, notamment Liquid Intelligent Technologies, pour déployer la technologie à travers l’Afrique subsaharienne, en commençant par le Kenya. Depuis, Liquid Intelligent Technologies a étendu ces liaisons optiques sans fil à plus de 50 communautés réparties dans sept pays africains, desservant collectivement des dizaines de milliers de personnes.

Le cas d’école du fleuve Congo

L’exemple le plus spectaculaire, largement documenté par la presse technologique internationale, concerne la liaison entre Brazzaville (République du Congo) et Kinshasa (République Démocratique du Congo), deux capitales séparées par le fleuve Congo, à seulement quelques kilomètres de distance à vol d’oiseau, mais qu’aucune liaison de fibre optique directe ne reliait.

≈ 400 km  Distance de fibre nécessaire par voie terrestre  (contre quelques kilomètres à vol d’oiseau via le fleuve)

×5  Surcoût estimé de la fibre terrestre  (plus cher que la liaison directe par laser)

700 téraoctets : Volume de données transmis en 20 jours de test (avec 99,9% de disponibilité)

Sans la liaison laser de Taara, connecter les deux villes aurait exigé un détour de fibre optique d’environ 400 kilomètres par voie terrestre, un trajet cinq fois plus coûteux que la liaison directe par-dessus le fleuve. Et selon l’équipe Taara, les utilisateurs finaux ne remarquent même pas quand leur connexion internet passe par une liaison laser plutôt que par de la fibre classique : l’expérience est conçue pour être indiscernable.

Les performances réelles : Chiffres et cas d’usage documentés

Au-delà du cas congolais, Taara revendique des déploiements dans plus d’une douzaine de pays à travers l’Afrique, l’Inde, l’Amérique du Nord et l’Asie du Sud-Est. Voici un panorama des partenariats les plus notables, confirmés par plusieurs sources indépendantes.

Partenaire / PaysUsageDétail
Liquid Intelligent Technologies (Afrique)Connectivité rurale50+ communautés dans 7 pays, débuté au Kenya
Econet (RD Congo / Congo-Brazzaville)Franchissement du fleuve Congo700 To en 20 jours, 99,9% disponibilité
Bharti Airtel (Inde)Zones urbaines sans fibreAccord de déploiement signé en 2023
T-Mobile (États-Unis)Liaison de raccordement événementielConnectivité temporaire pour grands événements
Digicel (Fidji, Tonga)Îles du PacifiqueDéployé dès juin 2022
PLDT (Philippines)Zones montagneuses et insulaires3 sites, jusqu’à 20 Gbps chacun, dont un franchissement de 11,8 km du lac Laguna de Bay
Liberty Networks (Caraïbes)Connectivité insulaireDéploiement récent confirmé

Le produit historique de l’entreprise, le Taara Lightbridge, de la taille d’un feu de circulation, peut transmettre des données jusqu’à 20 gigabits par seconde sur une distance de ligne de vue directe allant jusqu’à 20 kilomètres. Une version améliorée, le Lightbridge Pro, a été lancée récemment et était également présentée au Mobile World Congress de mars 2026.

Taara face à Starlink : Deux approches très différentes

Est-ce que Taara est le « rival de Starlink alimenté par laser » ? Une comparaison qui mérite d’être clarifiée.

CritèreTaaraStarlink
Principe techniqueLaser terrestre point à pointConstellation de satellites en orbite basse
Infrastructure requiseDeux terminaux avec ligne de vue directeAntenne + accès à la constellation satellite
Portée maximale par liaison20 km en ligne directeCouverture quasi mondiale
Contrainte principaleAbsence d’obstacle entre les deux pointsAucune ligne de vue requise
Usage typiqueRaccordement point à point (villes, franchissement d’obstacles)Couverture individuelle dispersée
Vitesse typiqueJusqu’à 20 Gbps par liaisonVariable, généralement de 25 à 220 Mbps par utilisateur

En réalité, les deux technologies sont plus complémentaires que directement concurrentes. Starlink excelle pour connecter un utilisateur individuel isolé, où que se trouve son antenne, sans aucune contrainte de ligne de vue avec un point précis. Taara, elle, excelle pour créer des liaisons à très haute capacité entre deux points fixes et proches, typiquement pour étendre un réseau existant plutôt que pour desservir directement un foyer isolé. On pourrait dire que Taara joue le rôle d’un tronçon de fibre optique invisible, tandis que Starlink joue celui d’une antenne individuelle.

Les limites techniques : Ce que le laser ne peut pas faire

Aucune technologie n’est parfaite, et Taara a aussi ses contraintes réelles, documentées par l’entreprise elle-même et par des observateurs indépendants.

  • La ligne de vue directe est non négociable : un immeuble, une colline, ou même une végétation dense entre les deux terminaux peut interrompre complètement la liaison, ce qui limite les usages possibles dans certains environnements urbains très denses.
  • Les conditions météorologiques dégradent la performance : le brouillard épais reste le principal ennemi de la communication optique en espace libre, un défi que Taara reconnaît explicitement continuer à affiner, notamment pour des villes brumeuses comme San Francisco.
  • La portée reste limitée à l’échelle d’une liaison individuelle, 20 kilomètres par liaison, ce qui signifie que connecter des points très éloignés nécessite plusieurs terminaux relais en chaîne, plutôt qu’une liaison unique.
  • Le coût du matériel reste un facteur à considérer même si Taara élimine les coûts de creusement de tranchées, le prix des terminaux eux-mêmes reste un investissement initial non négligeable pour les petits opérateurs.

🌫️ Anecdote révélatrice partagée par l’équipe technique de Taara dans une interview avec IEEE Spectrum : parmi les défis pratiques rencontrés sur le terrain figurent non seulement le brouillard, mais aussi des perturbations plus inattendues, des singes curieux venant parfois manipuler les équipements installés en hauteur dans certaines zones rurales, un rappel que même la technologie la plus avancée doit composer avec des réalités très terre-à-terre.

Ce qui arrive ensuite : La puce grande comme un ongle

L’avancée la plus prometteuse annoncée par Taara concerne la miniaturisation radicale de sa technologie. L’entreprise développe actuellement une puce photonique en silicium destinée à remplacer les systèmes actuels de miroirs mécaniques et de lentilles volumineuses par des centaines d’émetteurs de lumière miniaturisés, pilotés entièrement par logiciel.

Selon les déclarations de Krishnaswamy, cette puce, de la taille approximative d’un ongle, existe déjà sous forme de prototype fonctionnel, capable de communiquer à 60 mètres en intérieur et jusqu’à 1 kilomètre en extérieur. La disponibilité complète de cette nouvelle génération de terminaux est annoncée pour la fin de l’année 2026.

🔮 L’enjeu de cette miniaturisation dépasse la simple réduction de taille : sans pièces mobiles (plus de miroirs à faire pivoter mécaniquement), ces futurs terminaux nécessiteraient beaucoup moins de maintenance, un avantage décisif pour des installations situées dans des zones reculées et difficiles d’accès précisément le type d’environnement où Taara a historiquement le plus de valeur ajoutée. Cette même puce pourrait aussi permettre de créer plusieurs liaisons de données simultanées depuis un seul émetteur, multipliant la capacité de chaque terminal installé.

Une solution de niche puissante, pas un remplacement universel

Le titre de cet article pose une question volontairement provocatrice « le laser qui remplace la fibre optique » et il est temps d’y répondre avec la nuance qu’elle mérite. Taara ne va pas remplacer la fibre optique de façon universelle : là où le câble peut être posé de façon économiquement raisonnable, il reste et restera probablement la solution la plus fiable et la plus performante sur le long terme, notamment sur la vitesse de transfert et la stabilité par tous les temps.

Là où Taara change vraiment la donne, c’est précisément dans les situations où la fibre est économiquement absurde ou administrativement impossible à déployer rapidement : franchir un fleuve, relier deux collines séparées par un terrain accidenté, connecter un bâtiment en quelques heures plutôt qu’en plusieurs mois d’autorisations. Le cas du fleuve Congo, avec son détour de 400 kilomètres évité, est l’illustration la plus parlante de cette proposition de valeur : ce n’est pas une meilleure fibre, c’est une solution radicalement différente pour des problèmes que la fibre ne peut tout simplement pas résoudre efficacement.

Pour l’Afrique en particulier, où cette technologie a vu le jour, l’enjeu dépasse la simple prouesse technique. C’est un outil concret de désenclavement numérique, qui pourrait accélérer significativement la connexion de communautés que la géographie ou l’économie ont longtemps laissées à l’écart du haut débit, un thème qu’on a déjà abordé sur ce blog à propos de la percée de Starlink sur le continent. Les deux technologies, laser terrestre et satellite, dessinent ensemble un futur où la fracture numérique pourrait enfin se résorber par des voies qu’on n’aurait pas imaginées il y a dix ans.

🔸 Entre Taara (laser terrestre point à point) et Starlink (satellites), laquelle de ces deux approches vous semble la plus prometteuse pour résoudre durablement la fracture numérique africaine et mondiale ? Ou pensez-vous, comme cet article le suggère, qu’elles sont surtout complémentaires plutôt que concurrentes ?

Partagez votre avis et, si vous en avez, votre expérience directe avec cette technologie en commentaire.

Source : Taara

À propos Kamleu Noumi Emeric

Je suis un ingénieur en télécommunications et je suis le créateur du site tech-connect.info. J'ai une grande passion pour l'art, les hautes technologies, les jeux, les vidéos et le design. Aimant partager mes connaissances, Je suis également blogueur pendant mon temps libre. Vous pouvez me suivre sur ma page sociale Facebook.

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