Il y a un mot qui circule en ce moment dans les couloirs de la Silicon Valley : psychosis. Psychose. Pas dans le sens clinique du terme, rassurez-vous personne ne diagnostique quoi que ce soit. Mais dans le sens d’une déconnexion troublante entre la réalité et la perception. Une déconnexion qui, selon un nombre croissant de voix au sein même de l’industrie tech, caractérise le comportement de beaucoup de dirigeants d’entreprises technologiques face à l’intelligence artificielle en ce début d’année 2026.
L’expression « AI psychosis » a été popularisée dans un tweet devenu viral le 24 mai 2026, écrit par Aaron Levie, PDG de Box, une plateforme américaine de gestion de contenu en entreprise. Et pour cause : il touche à quelque chose de très concret, qui affecte les emplois, les carrières, et l’avenir de milliers de travailleurs.
Dans cet article, on va décortiquer ensemble ce phénomène, comprendre ce qu’il recouvre vraiment, regarder les chiffres en face, et vous donner les clés pour comprendre ce qu’il se passe réellement dans les entreprises tech en 2026.
Aaron Levie et le diagnostic qui dérange
Avant tout, qui est Aaron Levie et pourquoi ses mots comptent-ils ? Aaron Levie est le fondateur et PDG de Box, une entreprise valorisée à plusieurs milliards de dollars qui fournit des outils de collaboration et de gestion de contenu à de grandes entreprises. Il n’est pas un critique de l’IA, bien au contraire. Box intègre activement des fonctionnalités d’IA dans ses produits depuis plusieurs années. Levie est un acteur du secteur, pas un observateur extérieur. Ce qui rend son analyse d’autant plus percutante.
Le 24 mai 2026, il publie sur X un post qui va résonner bien au-delà de son cercle habituel :
Les PDG sont particulièrement enclins à la « psychose de l’IA », car ils sont suffisamment éloignés de la phase finale du travail qui reste à accomplir pour tirer le meilleur parti de l’IA. Ainsi, lorsqu’ils s’essaient à l’IA, ils ne voient que les résultats optimaux, sans souvent tenir compte des dix ou vingt étapes suivantes qui sont nécessaires pour obtenir des résultats durables de la part des agents. — Aaron Levie, PDG de Box, X, 24 mai 2026
Les PDG sont particulièrement susceptibles de tomber dans la psychose IA parce qu’ils sont suffisamment éloignés du travail réel pour ne voir que les beaux résultats de l’IA. Quand un dirigeant joue avec un outil d’IA (il génère un contrat, crée un prototype, produit quelques lignes de code), il voit le « chemin heureux » : le cas où tout se passe bien, où l’IA produit quelque chose d’impressionnant. Ce qu’il ne voit pas, c’est le technicien qui passe des heures à corriger les hallucinations du modèle, le juriste qui doit réécrire la moitié du contrat généré, le développeur qui traque les bugs introduits par le code IA. Les dix ou vingt étapes qui séparent la démo magique du résultat productif réel.
Le « chemin du bonheur », ce concept que tout le monde devrait connaître
Pour bien comprendre l’argument de Levie, l’expression « chemin du bonheur » mérite qu’on s’y attarde un moment. En informatique et en développement de logiciels, le chemin du bonheur désigne le scénario idéal : celui où l’utilisateur fait exactement ce qu’il est censé faire, où aucune erreur ne survient, où les données sont parfaites et les conditions optimales. C’est le parcours que vous montrez dans une démo, parce qu’il est fluide, impressionnant, et convainquant.
Mais la réalité d’une application en production, c’est rarement le chemin du bonheur. C’est l’utilisateur qui pose une question bizarre, les données qui sont incomplètes, la connexion internet qui flanche au mauvais moment, le cas limite que personne n’avait prévu. Et pour l’IA en particulier, la distance entre le chemin du bonheur et la production réelle est souvent considérable. Un modèle de langage peut rédiger un email parfait neuf fois sur dix. La dixième, il invente un fait, change subtilement le sens d’une phrase juridique, ou produit quelque chose qui ressemble à ce qu’on voulait mais qui est profondément faux.
Le PDG qui assiste à la démo voit les neuf succès. Le collaborateur qui utilise l’outil tous les jours gère aussi le dixième. C’est ce fossé de perception que Levie appelle la psychose IA.
Les chiffres qui donnent le vertige : 2026, année des licenciements IA
Pour comprendre pourquoi cette discussion dépasse le simple débat philosophique, il suffit de regarder les données sur l’emploi dans la tech en 2026. Ce qu’elles racontent est proprement saisissant.
| Indicateur | Chiffre 2026 | Comparaison 2025 | Source |
| Licenciements tech (5 premiers mois) | 115 430 à 142 000+ | 124 636 sur 12 mois | Layoffs.fyi / TechCrunch |
| Rythme quotidien de licenciements | ≈ 825 personnes/jour | ≈ 342 personnes/jour | Layoffs.fyi |
| Entreprises ayant invoqué l’IA | ~48% des licenciements tracqués | Non mesuré | Données agrégées |
| Investissement IA des grandes entreprises | 700 milliards USD en infra | ~300 milliards USD | Multiple sources |
| Chute emploi dev < 26 ans depuis 2024 | -20% aux États-Unis | Référence | Stanford HAI |
Ces chiffres méritent d’être lus lentement. En à peine cinq mois, la tech américaine a presque égalé le total annuel de licenciements de 2025. Et dans la grande majorité des cas, les entreprises ont cité l’intelligence artificielle comme justification, soit en disant que les agents IA remplacent les rôles supprimés, soit en invoquant des gains de productivité qui rendaient certains postes obsolètes.
🔴 La réalité derrière ces chiffres : l’emploi des développeurs de moins de 26 ans aux États-Unis a chuté de près de 20% depuis 2024, selon Stanford HAI. La prochaine génération d’ingénieurs logiciels est la première victime mesurable de cette vague. Et ce mouvement ne touche pas que les États-Unis.
Le cas ClickUp : l’exemple qui résume tout
Parmi tous les exemples qui ont alimenté le débat de mai 2026, ClickUp est sans doute le plus parlant. Et le plus symbolique. Le 22 mai 2026, Zeb Evans, PDG de ClickUp, une plateforme de productivité et de gestion de projets valorisée à 4 milliards de dollars, annonce sur X le licenciement de 22% de son effectif. Soit environ 290 personnes sur 1 300 employés.
Jusque là, malheureusement, ce n’est pas inhabituel en 2026. Ce qui l’est, en revanche, c’est la façon dont Evans présente cette décision. Il ne parle pas de restructuration. Il ne parle pas de difficultés économiques. Il parle d’architecture. Sa formule : le « 100x Org », l’organisation cent fois plus productive.
« Il ne s’agissait pas de réduire les coûts. La plupart des économies réalisées grâce à ce changement seront directement réinvesties au profit des personnes qui restent. Nous allons mettre en place des fourchettes salariales d’un million de dollars. Si vous générez un impact exceptionnel grâce à l’IA, votre rémunération sortira du cadre des fourchettes traditionnelles. »
— Zeb Evans, PDG de ClickUp, X, 22 mai 2026
La justification centrale d’Evans : ClickUp a déployé environ 3 000 agents IA en interne depuis janvier 2026, dans toutes les fonctions de l’entreprise : ingenierie, marketing, support client, opérations. Résultat : un ratio de 3 agents pour 1 employé humain, une configuration qu’aucune autre grande entreprise SaaS n’avait encore rendue publique. L’un de ces agents, surnommé « Wall-E » dans les équipes marketing, coordonne à lui seul la planification, la logistique et l’exécution des webinaires de l’entreprise.
Evans a même mandaté que tout collaborateur souhaitant lui parler directement doit d’abord passé par… un agent IA entraîné à simuler ses réponses. Son propre double numérique en guise de premier filtre hiérarchique.
La promesse des salaires à un million de dollars
Le volet le plus commenté de l’annonce ClickUp concerne les nouvelles grilles de rémunération. Evans a introduit des niveaux de salaire pouvant atteindre un million de dollars par an en cash, pour les employés capables de produire ce qu’il appelle un « impact 100x » grâce à l’IA. C’est à dire : ceux qui savent orchestrer, superviser et optimiser des systèmes d’agents pour produire une valeur démultipliée par rapport à un travail humain classique.
Cette promesse est séduisante sur le papier. Elle dessine un futur où les rares humains qui restent dans les organisations IA-natives sont extraordinairement bien payés, précisément parce qu’ils sont rares et précieux. Mais une question fondamentale reste sans réponse publique : combien de ces primes d’un million ont-elles été effectivement versées depuis l’annonce ? Ni ClickUp ni Evans n’ont encore communiqué sur ce point.
💡 Pour relativiser : ClickUp est une entreprise de logiciels avec des opérations entièrement numériques et une équipe déjà habituée aux outils automatisés. Le ratio 3:1 agents/employés est peut-être viable dans ce contexte très spécifique. Sa reproductibilité dans une industrie avec des chaînes d’approvisionnement physiques, des obligations réglementaires, ou une relation client à haute valeur humaine est une tout autre question.
L’AI washing : quand l’IA sert d’alibi
Le phénomène décrit par Aaron Levie sous le terme de « psychose » a un cousin moins flatteur que certains analystes préfèrent appeler AI washing ou le « blanchiment IA ». L’idée est simple : certaines entreprises utilisent l’intelligence artificielle comme justification commode pour des licenciements qui auraient de toute façon eu lieu pour d’autres raisons : difficultés économiques, correction du surembauche post-pandémique, pression des investisseurs sur les marges.
Et les voix qui portent cette critique ne sont pas marginales. Écoutez plutôt qui dit quoi :
« On assiste à une forme de « blanchiment de l’IA », où certains attribuent à l’IA la responsabilité de licenciements qu’ils auraient de toute façon effectués. »
— Sam Altman, PDG d’OpenAI, février 2026
Oui, vous lisez bien. Le PDG d’OpenAI, l’entreprise dont les modèles sont au cœur de la révolution IA, reconnaît lui-même que certains licenciements attribués à l’IA ne le sont qu’en façade. La franchise est remarquable. Et révélatrice.
Marc Andreessen, l’un des investisseurs en capital-risque les plus influents de la Silicon Valley, a été encore plus direct, décrivant l’IA comme « l’excuse silver bullet » : l’alibi parfait que les entreprises utilisent pour masquer ce qui est en réalité une correction du surembauche de la période 2020-2022, aggravée par la hausse des taux d’intérêt qui a renchéri le coût du capital.
Ce que disent les chercheurs indépendants
Les études académiques et les analyses de cabinets indépendants dressent un tableau encore plus nuancé. Plusieurs grandes institutions ont publié des analyses en 2026 qui tempèrent significativement le discours ambiant :
- Oxford Economics (janvier 2026) : les entreprises « ne semblent pas remplacer les travailleurs par l’IA à une échelle significative ». Les déclarations des entreprises avancent plus vite que la réalité technologique mesurable.
- Forrester Research (janvier 2026) : beaucoup d’entreprises annonçant des licenciements liés à l’IA « ne disposent pas d’applications IA matures et vérifiées capables de remplacer les rôles supprimés ».
- Gartner : environ 80% des entreprises utilisant de l’IA autonome ont réduit leurs effectifs, mais les coupes ne se traduisent « pas de façon fiable en gains financiers mesurables ».
- Deutsche Bank (janvier 2026) : « la redondance du blanchiment IA sera une caractéristique significative de 2026 ».
- Challenger, Gray & Christmas (cabinet de données RH) : l’IA n’arrive qu’en 5ème position dans les motifs déclarés de licenciements : après les conditions de marché, la restructuration, les fermetures et la réduction des coûts.
⚠️ Ces études ne disent pas que l’IA ne remplace pas des emplois, mais elle le fait réellement dans certains cas. Elles disent que la réalité est bien plus complexe que les déclarations des PDG ne le suggèrent, et que la justification IA est souvent surestimée par rapport aux autres facteurs économiques.
Les entreprises qui l’ont fait : Le tour des cas concrets
Au-delà du cas ClickUp, plusieurs entreprises emblématiques ont mis en pratique (ou annoncé) des restructurations majeures liées à l’IA en 2025-2026. Voici un panorama qui aide à mettre les choses en perspective.
| Entreprise | Action | Chiffres | Discours officiel |
| Klarna | Gel des embauches + réductions progressives | De ~8 000 à ~4 000 emp. ; objectif 2 000 | Chatbot IA = 700 agents CS remplacés |
| Duolingo | Arrêt des contractuels pour tâches automatisables | Embauche uniquement si poste non automatisable | Shift culturel fondamental vers l’IA |
| Shopify | Politique IA-first pour les nouvelles embauches | Prouver pourquoi l’IA ne peut pas faire le job | L’IA comme outil avant l’humain |
| ClickUp | Licenciement 22% + déploiement 3 000 agents | 290 postes / 1 300 emp. | 100x Org, architecture non financière |
| Salesforce | Suppression postes support client | 4 000 rôles supprimés | Gains d’efficacité agents IA |
| Meta | Vague de licenciements en cours | 8 000+ | Réallocation vers infra IA |
| Oracle | Restructuration massive | Jusqu’à 30 000 postes | Transformation vers cloud + IA |
Dans la plupart de ces cas, les données réelles de productivité ne sont pas publiées. Klarna dit que son chatbot remplace 700 agents mais ne publie pas les comparatifs de satisfaction client. Shopify dit que l’IA prototypage accélère le développement mais ne donne pas de chiffres vérifiables. Duolingo dit avoir créé 148 cours en un an grâce à l’IA mais ne publie pas les taux de rétention des apprenants comparés aux contenus humains.
Les données existent probablement en interne. Mais elles ne sortent pas. Et tant que les résultats réels restent opaques, il est très difficile de distinguer la transformation technologique réelle du discours marketing bien construit.
La face cachée : les coûts qui explosent aussi
Dans toute cette conversation, un élément est systématiquement sous-estimé : le coût réel de déploiement de l’IA à grande échelle. Parce que si l’IA permet de faire partir des salariés, elle engendre aussi des factures qui peuvent surprendre même les entreprises les plus préparées.
Quelques exemples récents particulièrement révélateurs :
- Uber a consommé l’intégralité de son budget annuel 2026 d’outils de codage IA en seulement quatre mois, selon son CTO Praveen Neppalli Naga. L’entreprise n’avait visiblement pas anticipé le rythme d’adoption par ses équipes.
- Microsoft a récemment basculé de Claude vers GitHub Copilot CLI, son propre outil, en partie en raison des coûts. Même les grandes entreprises tech revoient leurs arbitrages quand la facture arrive.
Ces cas illustrent une réalité que les présentations PowerPoint sur l’IA montrent rarement : l’IA n’est pas gratuite. Elle n’est pas magique. Et mal dimensionnée, mal encadrée, elle peut coûter bien plus qu’une équipe humaine conventionnelle tout en produisant des résultats moins fiables.
💡 Pour les TPE/PME qui regardent tout cela avec inquiétude : les enjeux de cette transformation se jouent d’abord dans les grandes entreprises. Les outils qui arrivent ensuite sur le marché grand public sont généralement les versions épurées, simplifiées, et surtout testées en conditions réelles. Vous n’êtes pas aux premières loges des expérimentations coûteuses.
Les deux camps qui s’affrontent et la vérité qui est au milieu
Le débat sur la psychose IA des dirigeants tech ne se résume pas à un simple conflit entre technophiles enthousiastes et travailleurs inquiets. Il y a en réalité deux positions plus nuancées qui s’affrontent, et la réalité se trouve probablement quelque part entre les deux.
Camp 1 : La transformation est réelle, les résistances sont naturelles
D’un côté, ceux qui défendent les décisions des CEO argumentent que les grandes transformations technologiques ont toujours provoqué des déplacements d’emplois, et que l’histoire montre que de nouveaux emplois émergent toujours en remplacement. L’automatisation industrielle des années 1980 a supprimé des emplois manufacturiers et créé des emplois dans les services, le software, la maintenance des machines. Pourquoi l’IA serait-elle différente ?
Ces voix soulignent aussi que certaines entreprises, notamment Klarna, montrent des résultats financiers solides qui semblent corroborer leur stratégie. Et que les nouvelles compétences demandées (orchestration d’agents, ingénierie de prompt, supervision de systèmes IA) créent réellement de nouvelles catégories d’emplois, même si ces catégories sont pour l’instant plus étroites que celles qu’elles remplacent.
Camp 2 : On court plus vite que la technologie
De l’autre côté, les sceptiques, dont Levie lui-même fait partie, depuis l’intérieur de l’industrie, signalent que la cadence des licenciements dépasse manifestement le rythme réel de maturité des outils IA. Des chercheurs indépendants estiment que les capacités dont certains PDG supposent la disponibilité n’arriveront pas avant 2029 pour la plupart des tâches professionnelles complexes. Pendant ce temps, des gens perdent leur emploi maintenant.
Sam Altman lui-même, dans une interview récente citée par Fortune, a dit quelque chose de surprenant sur le sujet des remplacements de travailleurs blancs-costards par l’IA : « Je suis ravi d’avoir tort là-dessus. » Dario Amodei, PDG d’Anthropic, a tenu des propos similaires. Les deux hommes qui dirigent les entreprises dont les modèles sont au cœur de cette transformation ont chacun retracté publiquement leurs prédictions antérieures sur l’ampleur du remplacement humain par l’IA.
C’est un fait qui mérite d’être souligné : les PDG des sociétés qui vendent l’IA tempèrent leur discours sur le remplacement humain au moment précis où de nombreux PDG clients accélèrent leurs licenciements en invoquant ces mêmes outils. Il y a là une dissonance qui devrait questionner tout le monde.
Ce que ça signifie concrètement : Pour vous, pour votre emploi, pour votre secteur
Au-delà du débat intellectuel sur la psychose des dirigeants, cette situation a des implications très concrètes pour les personnes qui travaillent, ou cherchent à travailler dans des secteurs susceptibles d’être affectés par ces transformations.
Les profils les plus menacés à court terme
- Rôles de support client standardisés et répétitifs (tickets, FAQ, premier niveau)
- Création de contenu basique et à fort volume (descriptions produits, articles SEO génériques)
- Développement logiciel junior sur tâches bien délimitées
- Analyse de données répétitive sur datasets structurés
- Traduction et relecture sur volumes importants
Les profils qui résistent bien : voire qui gagnent
- Orchestrateurs d’agents IA : ceux qui savent concevoir, superviser et optimiser des systèmes d’agents
- Profils avec expertise métier profonde + maîtrise des outils IA (le duo gagnant)
- Rôles nécessitant empathie, négociation, jugement contextuel nuancé
- Spécialistes IA : évaluation de modèles, sécurité IA, ingénierie de prompts avancée
- Profils créatifs avec angle personnel distinctif et audience fidèle
La réponse réglementaire qui s’amorce
Face à cette vague, les gouvernements commencent à réagir. Le 21 mai 2026, le gouverneur de Californie Gavin Newsom a signé un décret exécutif demandant une révision des normes de licenciement, un renforcement des protections chômage, et une réforme du WARN Act, la loi qui oblige les entreprises à prévenir leurs employés avant les licenciements massifs, spécifiquement pour ceux liés à l’IA. Le délai fixé pour les recommandations formelles : 180 jours.
En Chine, les tribunaux ont déjà statué que remplacer des travailleurs par de l’IA ne constitue pas un motif légal valable de licenciement. Aucune protection équivalente n’existe aux États-Unis pour l’instant, ce qui rend l’annonce publique de ClickUp (première grande entreprise à nommer explicitement la substitution par agents comme motif) particulièrement notable du point de vue du droit du travail.
⚠️ Pour les travailleurs qui suivent ces sujets : la meilleure protection reste l’adaptabilité. Non pas pour courir après chaque outil IA, mais pour développer des compétences difficiles à automatiser (jugement complexe, créativité distinctive, relations humaines profondes) couplées à une maîtrise fonctionnelle des outils IA disponibles dans votre domaine.
La psychose a un remède
Aaron Levie a eu le mérite de nommer quelque chose que beaucoup de gens dans la tech ressentaient sans pouvoir le formuler. La déconnexion entre la réalité quotidienne du travail avec l’IA (ses limites, ses hallucinations, ses corrections interminables, ses coûts cachés) et les décisions stratégiques prises au sommet des organisations, souvent basées sur des démos soigneusement préparées et des tests de laboratoire, est réelle et documentée.
Mais Levie a pris soin de préciser quelque chose d’important : il ne dit pas que l’IA ne vaut rien, ni que les transformations en cours sont illusoires. Il dit que les CEO doivent utiliser les outils eux-mêmes, vraiment, dans des conditions de production réelles, avant de prendre des décisions massives sur la base de ce qu’ils croient possible. La psychose ne se soigne pas en rejetant l’IA. Elle se soigne en regardant la réalité en face.
Parce qu’au fond, le vrai risque n’est pas que l’IA remplace les humains trop vite. Le vrai risque, c’est que des décisions irréversibles (licencier des centaines de personnes, désorganiser des équipes, détruire des années d’expertise accumulée) soient prises trop vite, sur la base d’une technologie pas encore assez mature, par des dirigeants qui n’en voient que les meilleurs moments. Et que quand la réalité de la production reprend ses droits, les dégâts humains, eux, ne soient pas réversibles.
La question que vous pouvez vous poser en lisant ceci, que vous soyez salarié, manager, ou simplement curieux : dans votre entreprise, les décisions liées à l’IA sont-elles prises par des gens qui utilisent ces outils tous les jours ? Ou par des gens qui ont assisté à la démo ?
Et vous, avez-vous ressenti cette déconnexion dans votre environnement de travail ? Votre boss a-t-il été « contaminé » par la psychose IA ? Racontez-nous en commentaire.
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