Depuis un an et demi, un même mot revient à chaque fois qu’un nouveau modèle chinois grimpe soudainement dans les classements : distillation. OpenAI l’a reproché à DeepSeek, Anthropic l’a reproché à DeepSeek, Moonshot AI, MiniMax puis Alibaba, et en septembre 2026 le gouvernement américain lui-même s’en est mêlé via un avis conjoint NSA-CISA-FBI. Mais voici la vérité qui surprend souvent les lecteurs : la distillation, en tant que telle, n’a rien d’illégal. C’est même une technique vieille de plus de dix ans, utilisée quotidiennement par les entreprises qui, aujourd’hui, s’en plaignent le plus fort. Alors où passe exactement la ligne entre pratique normale et vol caractérisé ? On démêle ça.
Retour aux sources : une idée vieille de 2015, pas un scandale récent
| 💡 POUR LES NON-INITIÉS : la distillation, formalisée par un pionnier de l’IA La distillation de connaissances (« knowledge distillation ») a été formalisée en 2015 dans un article scientifique cosigné par Geoffrey Hinton, l’un des chercheurs considérés comme les pères fondateurs du deep learning, et lauréat du prix Turing 2018. L’idée de départ était purement technique et bienveillante : comment transmettre les capacités d’un modèle « professeur » énorme et coûteux à un modèle « élève » beaucoup plus petit, pour le faire tourner sur un téléphone ou un serveur modeste, sans perdre trop de performance au passage ? Depuis, c’est devenu une pratique totalement banale dans l’industrie : DeepSeek elle-même a ouvertement expliqué avoir distillé ses propres modèles R1 à partir d’architectures comme Qwen (d’Alibaba) ou Llama (de Meta) pour créer des versions plus légères. Rien d’illicite là-dedans, c’est fait avec les modèles ouverts, dans les règles. |
Alors, où est le problème ?
Le problème ne se situe pas dans la technique, mais dans la source des données utilisées pour l’entraînement, et dans la façon de se les procurer. La quasi-totalité des grands labos (OpenAI, Anthropic, Mistral, xAI) inscrivent dans leurs conditions d’utilisation des clauses dites « anti-distillation concurrentielle », qui interdisent explicitement d’utiliser les réponses de leur IA pour entraîner un modèle rival. Distiller son propre modèle à partir de données publiques ou avec autorisation : légal. Siphonner en douce, à très grande échelle, les réponses d’un concurrent pour nourrir son propre modèle, en violation des conditions d’utilisation signées à l’inscription : c’est ce que les labos qualifient de « distillation illicite ».
| ⚠️ NUANCE IMPORTANTE Un point mérite d’être signalé : la distillation illicite ne repose, à ce jour, sur aucune loi spécifique qui la rendrait pénalement illégale. C’est avant tout une violation contractuelle des conditions d’utilisation (ToS) du service, comparable, par exemple, à scraper massivement un site web malgré une interdiction explicite dans ses conditions d’usage. Mark Zuckerberg, patron de Meta, a d’ailleurs publiquement défendu la distillation comme pratique légitime, estimant qu’elle aide les entreprises américaines à développer de meilleurs modèles ouverts, une position qui illustre bien que le sujet ne fait pas consensus, y compris entre géants américains de la tech. |
Une frise chronologique pour comprendre comment on en est arrivé là
| Date | Événement |
| Janvier 2025 | DeepSeek publie R1, un modèle de raisonnement aux performances comparables à celles d’OpenAI, pour une fraction du coût annoncé, Nvidia perd environ 589 milliards de dollars de capitalisation en une journée. |
| Février 2025 | OpenAI et Microsoft accusent DeepSeek d’avoir utilisé les réponses de GPT pour entraîner R1, en violation des conditions d’utilisation d’OpenAI. |
| Février 2026 | Anthropic publie un premier rapport détaillé accusant DeepSeek, Moonshot AI et MiniMax d’avoir mené une campagne de distillation industrielle contre Claude, via environ 24 000 comptes frauduleux et plus de 16 millions d’échanges détournés. |
| Juin 2026 | Anthropic demande au gouvernement américain d’imposer des contrôles à l’export après avoir accusé Alibaba d’avoir entraîné Qwen sur des réponses de Claude. |
| 8 septembre 2026 | La CISA, la NSA et le FBI publient un avis conjoint de cybersécurité nommant DeepSeek, Moonshot AI, Alibaba, MiniMax, StepFun et Z.ai, évoquant des milliards de tokens extraits des systèmes d’IA américains de pointe. |
| 10 septembre 2026 | Anthropic publie un second rapport détaillant sept campagnes distinctes contre Claude, avec près de 200 millions d’échanges détournés au total. |
Comment les labos détectent-ils ça, concrètement ?
Les équipes de sécurité des grands labos s’appuient sur des signaux comportementaux pour repérer les campagnes suspectes plutôt que sur la simple observation du contenu des échanges. Plusieurs indices, pris isolément, sont d’ailleurs parfaitement normaux pour un usage professionnel légitime, d’où la difficulté de l’exercice :
- Une utilisation automatisée et soutenue 24h/24, 7j/7, typique d’un script tournant sans interruption plutôt que d’un usage humain.
- De nouveaux comptes qui atteignent immédiatement leur débit maximal autorisé, sans montée en charge progressive.
- Un volume élevé de requêtes très similaires entre elles, avec de légères variations, signe d’une extraction systématique plutôt que d’une exploration naturelle.
- Des identifiants ou clés d’API mutualisés entre de nombreux comptes différents, souvent créés en rafale.
| 📝 Ces mêmes signaux comportementaux peuvent parfaitement correspondre à un usage tout à fait légitime : un pipeline de traitement par lots, un harnais de test automatisé, ou une équipe qui partage un même compte professionnel. C’est justement pour cette raison que les accusations de distillation illicite reposent généralement sur un faisceau d’indices (volume, contenu extrait, comptes frauduleux avérés) plutôt que sur un seul signal isolé et qu’elles restent, à ce stade, des accusations d’entreprises privées plutôt que des constats judiciaires. |
Ce qu’il faut retenir
La distillation illicite n’est donc pas une nouvelle arme secrète chinoise, ni une invention de la rhétorique géopolitique américaine : c’est une zone grise contractuelle, née d’une technique ancienne et parfaitement légitime, que la course mondiale à l’IA a transformée en champ de bataille. Reste une question ouverte, et non tranchée à ce jour : faut-il une régulation spécifique pour encadrer ces pratiques, ou le droit des contrats (les fameuses conditions d’utilisation) suffit-il à trancher les litiges à venir ?
On en discute ?
| 🗣️ Trouvez-vous légitime qu’une entreprise interdise, dans ses conditions d’utilisation, d’utiliser les réponses de son IA pour en entraîner une autre ? Est-ce que cette guerre de la distillation vous semble surtout technique, ou avant tout géopolitique ? |
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