Vous connaissez ce petit pincement au cœur : vous résiliez un abonnement logiciel, et l’on vous réclame des « frais d’annulation ». C’est précisément ce qui, selon lui, a fait basculer Brandon Thomas, un développeur qui dit avoir été « mordu une fois de trop » par ce type de pratique chez Adobe. Sa réponse n’a pas été de râler sur les réseaux : il a codé sa propre version de la suite Adobe. Ou plutôt, il a demandé à une IA de le faire avec lui.
Début octobre 2026, le résultat a déboulé sur internet : ArtCraft, une collection de sept logiciels gratuits et open source dont les noms et les interfaces rappellent furieusement ceux d’Adobe. PhotoCraft pour Photoshop, FilmCraft pour Premiere Pro, LightCraft pour Lightroom… Le dépôt de PhotoCraft a dépassé les 60 000 étoiles sur GitHub en quelques jours, un score de star du rock.
Alors, révolution du logiciel libre, coup de com’ ou démonstration de ce que l’IA sait désormais fabriquer ? Un peu des trois. Démêlons le vrai du spectaculaire, tranquillement.
En bref : ce qu’il faut retenir
- Quoi : une suite d’applications créatives gratuites, écrites en Rust, publiées sous licence MIT ou Apache-2.0, qui visent à remplacer Photoshop, Illustrator, Premiere Pro, Lightroom, Acrobat Pro, After Effects et InDesign.
- Qui : le projet est porté par Brandon Thomas et la société ArtCraft, déjà connue pour un outil de génération d’images et de vidéos par IA.
- Comment : le développeur affirme avoir utilisé Claude Opus 5.5 pour écrire ces « réimplémentations en salle blanche ».
- Où en est-on : les applications sont en alpha précoce. Les concepteurs eux-mêmes reconnaissent que PhotoCraft n’est pas encore un remplaçant de Photoshop pour le travail professionnel quotidien.
- Ce qui marche déjà : des paquets prêts à installer pour Windows, macOS et Linux, et même des versions qui tournent dans un navigateur.
- Le point sensible : la ressemblance avec Adobe soulève des questions juridiques que personne n’a encore tranchées.
Qui est derrière ArtCraft (et qui paie la facture) ?
Plusieurs présentations du projet affirment qu’on ignore qui le finance. Les recoupements permettent d’en dire un peu plus. ArtCraft est né en 2025 comme un logiciel libre de génération contrôlée d’images et de vidéos par IA, destiné aux artistes. L’équipe gagne de l’argent en vendant des jetons (des crédits de calcul) pour utiliser son propre modèle d’image, en plus de modèles tiers. Selon la presse, ce modèle économique couvre le développement : le projet ne dépend donc pas, dit-on, de dons ni d’une levée de fonds.
| 💡 Un détail qui change la lecture Les nouveaux outils sont gratuits, mais leur vitrine officielle (getartcraft.com) présente d’abord ArtCraft comme un studio de création par IA. Le site liste aujourd’hui treize « Craft Apps », dont des noms comme FigCraft, WordCraft, SoundCraft, DeckCraft, CADCraft ou GridCraft. La suite des « sept alternatives à Adobe » n’en est donc peut-être que la première vague. Autrement dit : « gratuit » ne veut pas dire « sans modèle économique ». Le logiciel est libre ; l’entreprise, elle, vend des crédits d’IA à côté. |
Les sept applications, une par une
| Application | Remplace | État et particularités (selon les dépôts du projet) |
| PhotoCraft | Photoshop | Alpha précoce. Calques, masques, 16 types de calques de réglage, 27 modes de fusion, pinceaux sensibles à la pression, couleurs RVB, CMJN, Lab, 8/16/32 bits, gestion ICC. |
| VectorCraft | Illustrator | En développement. Dessin vectoriel, nœuds, opérations booléennes. Les installeurs de bureau ne sont pas tous disponibles, compilation possible depuis le code source. |
| FilmCraft | Premiere Pro | Alpha. Montage multipiste, montage « trois points », étalonnage, mesure sonore normalisée. Estimation du projet : environ 86 % des fonctions, 56 % de maturité pour un vrai travail. |
| LightCraft | Lightroom | Bibliothèque photo et développement RAW non destructif. Support des vrais fichiers d’appareils encore à éprouver. |
| PdfCraft | Acrobat Pro | Lecteur et éditeur PDF. Considéré comme l’une des applications les plus proches d’un usage réel, mais immature face à Acrobat. |
| EffectCraft | After Effects | Jeune, évolue vite. Compositing et effets animés (plus de 250 effets annoncés). |
| DesignCraft | InDesign | Mise en page. Le travail sur le PDF figure encore à la feuille de route. |
« Salle blanche » : que veut dire ce mot étrange ?
| 🔵 Pour les non-initiés : la réimplémentation en salle blanche Imaginez que vous vouliez reproduire la recette d’un célèbre restaurant sans jamais avoir mis les pieds en cuisine. Une première personne goûte les plats et rédige une description de ce qu’ils doivent donner (texture, goût, aspect). Une seconde, qui n’a jamais vu la recette originale, cuisine à partir de cette description. Si le plat est bon, il n’y a aucune copie : seulement un résultat comparable. En informatique, c’est la même idée : on observe le comportement d’un logiciel et ses formats de fichiers publics, puis on réécrit tout le code de zéro, sans jamais regarder le code d’origine. C’est une technique légale reconnue depuis des décennies, utilisée pour recréer des logiciels compatibles. |
Le projet l’affirme noir sur blanc : PhotoCraft est « implémenté à partir des spécifications publiques et du comportement observé uniquement », sans code, sans ombres (shaders) ni ressources propriétaires. Les règles destinées aux contributeurs interdisent de copier du code, des icônes ou des profils colorimétriques. Chaque dépôt précise aussi que le projet n’est ni affilié, ni approuvé, ni sponsorisé par Adobe, dont les noms ne servent qu’à décrire des flux de travail compatibles.
| 🔴 Pourquoi les guillemets restent de mise La preuve manque. Phoronix, l’un des sites de référence du monde Linux, parle de réimplémentations « dites » en salle blanche, entre guillemets, et souligne que cela pourrait soulever des questions juridiques pressantes. L’IA brouille la frontière. Un modèle d’IA a été entraîné sur d’immenses quantités de code et de textes : peut-on garantir qu’il n’a jamais « vu » du code Adobe ? Personne ne peut aujourd’hui l’affirmer avec certitude. Certains analystes se demandent aussi quelle part du code est de l’ingénierie humaine et laquelle est du code généré. L’apparence compte. Selon Ars Technica, reproduire un comportement sans copier de code est généralement acceptable, mais copier de trop près l’apparence d’Adobe pourrait déclencher des revendications de trade dress (l’identité visuelle d’un produit). D’autres rappellent qu’Adobe détient des milliers de brevets sur des fonctions logicielles. À ce jour, aucune action en justice ni réaction officielle d’Adobe n’a été rapportée. |
Un projet codé avec une IA : ce qu’on sait
Brandon Thomas a déclaré avoir utilisé Claude Opus 5.5, le modèle d’Anthropic, pour écrire ces applications en Rust. Il a lancé, avec l’aplomb d’un entrepreneur qui sait faire parler de lui : « Le logiciel, c’est fini. » Et, à propos de Photoshop : il l’aurait « torché d’un seul coup ». Le slogan est fait pour tourner sur les réseaux sociaux. La réalité est plus nuancée.
| 🔵 Le « vibe coding », c’est quoi ? On appelle vibe coding la pratique qui consiste à décrire ce qu’on veut en langage naturel et à laisser une IA écrire l’essentiel du code, en ajustant « à l’intuition » au fil des essais. C’est rapide et grisant. Le revers : un code produit en masse, pas toujours relu ni compris par ceux qui le publient. On recommande d’ailleurs la prudence avant d’installer un logiciel conçu de cette façon. |
La feuille de route de PhotoCraft situe le logiciel autour de 25 à 35 % de ce qu’un professionnel attend au quotidien. La fonction « Remplissage avec prise en compte du contenu », emblématique de Photoshop, n’existe pas encore.
Sous le capot : Rust, GPU et navigateur
Pourquoi Rust ?
Rust est un langage de programmation réputé pour sa sécurité mémoire : le compilateur refuse de produire un programme qui manipule la mémoire de façon dangereuse. C’est un atout pour des logiciels qui jonglent avec d’énormes images et vidéos, où une erreur de mémoire se traduit vite par un plantage ou une faille.
Natif, pas un site déguisé
Ces applications sont des programmes natifs, compilés pour chaque système, et non des pages web emballées dans une coquille (comme le sont de nombreux logiciels bâtis sur Electron). Le rendu graphique passe par wgpu, une couche qui exploite directement la carte graphique via Metal sur Mac, Vulkan sur Linux ou DirectX 12 sur Windows.
| 🔵 WebAssembly : un logiciel dans votre navigateur WebAssembly (ou WASM) est un format qui permet à un navigateur d’exécuter du code presque aussi vite qu’un programme installé. C’est ce qui permet d’essayer certaines applications ArtCraft sans rien installer, en ouvrant simplement une page web. Pratique pour tester avant de s’engager. |
Pilotables par une IA
Détail original : chaque application expose ses commandes non seulement par l’interface graphique, mais aussi par une ligne de commande, un canal JSON et un serveur MCP. Traduction : une IA peut piloter le logiciel avec des instructions précises au lieu de « cliquer » sur l’écran. FilmCraft annonce plus de 650 commandes, PhotoCraft plus de 500. Ce protocole MCP est le même que celui qui a permis à des IA de piloter une vraie voiture lors du test DrivingBench.
Zoom sur PhotoCraft et FilmCraft
PhotoCraft : l’imitation poussée jusqu’au raccourci clavier
L’interface place menus, panneaux et raccourcis exactement là où les habitués de Photoshop les attendent. Le projet affirme lire et écrire les fichiers PSD et PSB, y compris en 16 et 32 bits, CMJN et Lab, et propose aussi les formats TIFF en calques, OpenRaster et Krita. Il avoue des manques : fonctions d’IA générative, quinze outils, typographie avancée, compatibilité avec les modules externes.
| 💡 Une compatibilité à prendre avec des pincettes Le dépôt de PhotoCraft annonce la lecture et l’eur l’écriture du PSD. Mais les chiffres de réussite sont auto-déclarés et varient selon les sources (certains parlent de 134 fichiers sur 135 restitués à l’identique, le dépôt évoque 307 sur 309 rendus identiques à l’écran, sans fichiers strictement identiques octet pour octet). Faites vos propres tests. |
FilmCraft : le pari des codecs maison
L’équipe a choisi d’écrire ses propres décodeurs plutôt que d’intégrer FFmpeg, la bibliothèque que presque tous les logiciels vidéo libres utilisent. FilmCraft décode ainsi H.264, HEVC, ProRes, AAC et d’autres, en Rust. FFmpeg n’est utilisé que comme « juge » pour vérifier la fidélité des résultats. C’est audacieux, et risqué : les formats vidéo regorgent de cas particuliers.
- Ce qui existe : timeline multipiste, montage trois points, outils de rognage, images clés, étalonnage de type Lumetri, indicateurs sonores aux normes de diffusion, échange via FCP7 XML, AAF ou OpenTimelineIO.
- Ce qui manque : pas d’import des projets Premiere (.prproj), il faut passer par un format d’échange, pas de modules externes (VST, OpenFX), export H.264 logiciel seulement, rendu parfois lent sur de gros fichiers, RAW d’appareil photo non géré.
- Les chiffres : « environ 93 effets » dans le dépôt actuel. Les versions évoluent vite : fiez-vous à la documentation du jour.
Peut-on l’utiliser dès aujourd’hui ?
Oui, pour tester. Pas besoin d’installer Rust : les dépôts proposent des paquets précompilés pour Windows (installeurs ou version portable), macOS, Linux et même FreeBSD, ainsi que des versions web. Pour une version portable sous Windows, c’est aussi simple que décompresser une archive et double-cliquer. Les liens se trouvent sur le site officiel et dans les dépôts GitHub du compte storytold.
| 🔴 Les précautions de bon sens Ne confiez pas vos projets uniques à un logiciel en alpha : travaillez sur des copies, jamais sur l’original. Téléchargez uniquement depuis les dépôts officiels (getartcraft.com et GitHub). Un projet qui fait le buzz attire les faux sites et les installeurs piégés. Attendez-vous aux bugs : plantages de pilotes graphiques, raccourcis incomplets, changements majeurs entre deux versions. Vérifiez les fichiers de vos clients avant toute migration : une mise en page qui se décale, c’est une facture en moins. |
| Votre profil | Notre conseil |
| Curieux ou étudiant | Testez dans le navigateur ou en version portable : c’est gratuit et sans risque. |
| Créateur TikTok ou YouTube | FilmCraft peut dépanner pour des montages simples ; pour un projet important, Kdenlive ou DaVinci Resolve restent plus éprouvés. |
| Photographe | Gardez Lightroom (ou darktable) pour votre catalogue : LightCraft est encore trop peu documenté. |
| Professionnel de l’image | Pilote sur projets secondaires uniquement. La compatibilité complète avec Adobe prendra des années. |
| Association ou petite structure | PdfCraft pour le PDF et les logiciels libres établis (GIMP, Krita, Inkscape, Scribus) restent le choix le plus sûr. |
Démocratisation ou zone grise juridique ?
Reconnaissons d’abord l’essentiel : qu’une seule personne, aidée d’une IA, produise en quelques semaines sept logiciels capables d’ouvrir des fichiers PSD, de monter une vidéo multipiste et de rendre une page PDF, c’était de la science-fiction il y a deux ans. Peu importe qu’ils soient imparfaits : le signal est fort. Pour tous ceux qui paient un abonnement à regret, voir émerger une alternative libre, c’est une bouffée d’air.
Mais le tableau comporte de vraies ombres. Un projet gratuit adossé à une entreprise qui vend de l’IA, une ressemblance volontairement troublante avec les produits d’un géant, des promesses de parité qui reculent à chaque interview, et un code produit par un modèle dont on ne sait pas tout ce qu’il a lu : tout cela invite à la prudence, pas à la panique.
Notre position : testez, comparez, contribuez si le cœur vous en dit, mais ne jetez pas encore votre abonnement. Les alternatives libres anciennes et solides (GIMP, Krita, Inkscape, Kdenlive, darktable) méritent toujours leur place, et la vraie bataille se jouera sur la durée : qui maintiendra ces sept logiciels dans cinq ans ?
| 💬 À vous la parole : ouvrons le débat 1. Est-il légitime qu’une IA reproduise le comportement et l’apparence d’un logiciel commercial, du moment qu’aucun code n’est copié ? 2. Seriez-vous prêt à confier vos projets à un logiciel « vibe-codé » en alpha, simplement parce qu’il est gratuit ? Partagez votre avis en commentaire ! |
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