Un royaume qui refuse de subir la révolution de l’IA
Il y a des phrases qui résument, à elles seules, toute une stratégie nationale. Celle-là a été prononcée le 12 janvier 2026, à Rabat, par Amal El Fallah Seghrouchni, ministre déléguée chargée de la Transition numérique et de la Réforme de l’administration : « Le Maroc a opéré un choix stratégique sans ambiguïté : ne pas subir la révolution de l’intelligence artificielle, mais en assumer la pleine maîtrise. »
Ce n’est pas de la rhétorique. Depuis les Assises nationales de l’intelligence artificielle, tenues en juillet 2025 sous le Haut Patronage de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, le Maroc a construit, brique par brique, une des stratégies d’intelligence artificielle les plus structurées du continent africain. Et le 4 juin 2026, un nouvel accord signé à Casablanca entre le ministère et Orange Maroc est venu ajouter une pierre supplémentaire à cet édifice, l’occasion parfaite pour décortiquer, dans le détail, ce que le Royaume est en train de construire.
Pourquoi l’IA est devenue une question de souveraineté nationale
Avant de plonger dans les détails de la stratégie marocaine, il faut comprendre le raisonnement géopolitique qui la sous-tend parce qu’il dépasse largement la simple ambition technologique.
Une industrie mondiale concentrée entre quelques mains
Selon un rapport des Nations Unies cité par le gouvernement marocain, le marché mondial de l’intelligence artificielle pourrait atteindre 4 800 milliards de dollars d’ici 2032. Un chiffre vertigineux, qui explique pourquoi tous les États cherchent à se positionner rapidement dans ce secteur.
Mais ce marché est aujourd’hui extrêmement concentré, dominé par un nombre restreint d’acteurs, principalement américains et chinois, qui contrôlent l’essentiel des technologies, des données, et des chaînes de valeur associées à l’IA. Amal El Fallah Seghrouchni a résumé ce constat avec une formule sans détour : « La dépendance technologique ne saurait plus être appréhendée comme un risque théorique, mais bien comme une vulnérabilité stratégique avérée. »
C’est précisément cette analyse qui a poussé le Maroc à ne pas se contenter d’être un simple consommateur de technologies IA développées ailleurs, mais à investir massivement dans la construction de capacités nationales propres, c’est le sens profond du slogan qui structure toute la stratégie : « AI Made in Morocco ».
Digital Morocco 2030 : la charpente d’une ambition nationale
Une stratégie articulée en deux volets complémentaires
La stratégie « Maroc Digital 2030 » (ou Digital Morocco 2030 dans sa version anglophone) repose sur deux priorités qui se nourrissent mutuellement, selon les propres mots de la ministre :
- La digitalisation des services publics : rendre l’administration marocaine plus simple, plus rapide, plus efficace, et davantage centrée sur les besoins réels des citoyens.
- Le développement de l’économie numérique : construire un écosystème économique complet autour du numérique et de l’IA, capable de générer croissance et emplois.
Des moyens financiers considérables
Le Royaume ne fait pas les choses à moitié sur le plan budgétaire. La stratégie mobilise 11 milliards de dirhams (environ 1 milliard d’euros), avec un modèle de financement mixte combinant budget public, fonds souverains, partenariats public-privé, et appui d’institutions financières internationales notamment un financement accordé par la Banque mondiale dans le cadre du Morocco Digital Transformation Program.
Un volet spécifique, doté de 1,3 milliard de dirhams, est consacré au capital-risque (Venture Capital), cofinancé par le Fonds Mohammed VI pour l’Investissement et la Caisse de Dépôt et de Gestion (CDG), deux institutions financières publiques marocaines de premier plan. Ce fonds est destiné à soutenir directement les startups et entreprises innovantes du secteur numérique et de l’IA.
Un objectif économique chiffré
L’ambition n’est pas que technologique, elle est aussi économique, avec un objectif précis annoncé par la ministre : l’intégration de l’IA dans l’industrie et l’administration publique marocaine devrait générer une contribution de 10 milliards de dollars (soit environ 100 milliards de dirhams) au PIB national d’ici 2030.
La digitalisation des services publics : où en est-on vraiment ?
Sur le plan de l’administration électronique, le Maroc revendique des avancées mesurables mais encore inégales. On dénombre aujourd’hui près de 3 000 démarches administratives, toutes administrations confondues, dont seulement 22 % sont entièrement digitalisées, 16 % partiellement digitalisées, et 62 % restent encore non digitalisées, un chiffre qui illustre l’ampleur du chemin restant à parcourir malgré les progrès enregistrés.
Environ 1 140 services publics numériques sont en cours de publication sur la plateforme IDARATI, tandis que 600 services administratifs sont accessibles via le portail Hidariti, regroupés en parcours prioritaires dont 50 % sont déjà digitalisés, notamment la création d’entreprise, l’ouverture d’une crèche, ou l’inscription au baccalauréat libre.
Les Instituts JAZARI : le cœur opérationnel de la stratégie
C’est le dispositif le plus emblématique et le plus structurant de toute la stratégie marocaine en matière d’IA et celui qui mérite l’explication la plus détaillée.
Pourquoi ce nom ?
Le nom JAZARI rend hommage à Al-Jazari (Ismail al-Jazari), ingénieur, inventeur et savant du XIIe-XIIIe siècle, originaire de la région du Diyar Bakr (actuel sud-est de la Turquie/nord de l’Irak), célèbre dans le monde arabo-musulman pour ses travaux pionniers en mécanique et en robotique, il est parfois surnommé « le père de la robotique » pour ses automates mécaniques sophistiqués. Le choix de ce nom pour incarner l’ambition technologique marocaine contemporaine n’est évidemment pas anodin : il ancre l’IA marocaine dans un héritage scientifique arabo-musulman prestigieux.
Une architecture en réseau, pas une tour d’ivoire centralisée
Le réseau JAZARI a été pensé comme une infrastructure d’excellence distribuée dans les douze régions du Royaume, avec des centres spécialisés selon les grands secteurs de transformation propres à chaque territoire. C’est un choix stratégique fondamental : plutôt que de concentrer toute l’expertise IA à Rabat ou Casablanca, le Maroc a fait le pari de la déconcentration territoriale, en s’appuyant sur les spécificités économiques, académiques et industrielles de chaque région.
Le nœud central du réseau s’appelle JAZARI ROOT, basé à Rabat, c’est lui qui coordonne l’ensemble de l’architecture et pilote la stratégie globale. JAZARI ROOT a été officiellement lancé le 12 janvier 2026, une date que la ministre a qualifiée d’« avant et un après » dans la marche du Royaume vers la souveraineté numérique. Ce noyau stratégique a été constitué en Groupement d’Intérêt Public (GIP), avec un campus physique de 20 hectares dédié à l’ingénierie et à l’incubation.
Le déploiement progressif à travers le pays
Contrairement à un plan gouvernemental purement théorique, le déploiement du réseau JAZARI est déjà concrètement engagé sur le terrain, région par région :
- JAZARI ROOT à Rabat (le noyau central, lancé le 12 janvier 2026).
- JAZARI Industrie X.0 à Fès (lancé le 10 mars 2026, réunissant les ministères de l’Industrie et du Commerce, de l’Économie et des Finances, ainsi que les quatre universités de la région Fès-Meknès).
- JAZARI Smart City à Marrakech (dédié aux solutions pour les villes intelligentes).
- JAZARI EduTech (dédié à la transformation numérique du secteur de l’éducation).
- JAZARI Énergies renouvelables à Dakhla.
- D’autres conventions déjà signées avec les régions de Guelmim-Oued Noun et de l’Oriental (Nador).
Un champ d’application volontairement très large
La déclinaison territoriale et sectorielle du programme JAZARI couvre un éventail remarquablement vaste de domaines d’application : l’e-gouvernement, la sécurité hydrique, l’agriculture de précision, la gestion des ressources halieutiques (la pêche), la santé, la justice, la fintech, le tourisme, la cybersécurité, les villes intelligentes, et même la logistique et la sécurité pour les grands événements sportifs, une référence directe à la Coupe du Monde 2030, dont le Maroc sera l’un des pays co-organisateurs aux côtés de l’Espagne et du Portugal.
Huit conventions structurantes
Lors du lancement de JAZARI ROOT, huit conventions ont été signées avec des acteurs clés de l’écosystème marocain, dont la CGEM (Confédération Générale des Entreprises du Maroc, le principal syndicat patronal du pays), pour la création du GIP Institut JAZARI ROOT. Ces accords couvrent la recherche appliquée, l’accompagnement des startups, et le financement de projets innovants. Sept conventions supplémentaires ont porté sur la R&D, la formation, la mise en place d’une « AI Factory » au service de la souveraineté technologique, ou encore l’expérimentation d’une solution E-Gov Wallet.
L’accord Orange Maroc du 4 juin 2026 : la dernière pierre en date
C’est précisément dans ce contexte déjà très structuré qu’intervient l’accord signé début juin, qui a servi de point de départ à cet article.
Les modalités de l’accord
Le 4 juin 2026, en marge de la deuxième édition du GenZ AI Summit, organisé par l’Orange Digital Center Morocco à Casablanca, un Protocole d’accord (MoU) a été signé entre Amal El Fallah Seghrouchni et Hendrik Kasteel, Directeur Général d’Orange Maroc.
Ce partenariat s’inscrit explicitement dans le déploiement du framework JAZARI ROOT, et vise à renforcer la collaboration autour de l’expérimentation et du développement de cas d’usage concrets de l’IA, en particulier dans le domaine de l’e-gouvernement et de la modernisation de l’administration publique.
Un partenariat public-privé multi-acteurs
L’accord ambitionne de rassembler l’expertise du secteur public, des entreprises privées, des institutions académiques, et de l’écosystème entrepreneurial, afin d’accélérer le développement de solutions IA innovantes capables d’améliorer les services publics, de soutenir les communautés locales, et de renforcer l’efficacité gouvernementale.
Cette approche multi-acteurs illustre une constante de la stratégie marocaine : la conviction que la souveraineté technologique ne peut pas être construite par le seul État, mais nécessite une mobilisation coordonnée de l’ensemble de l’écosystème national : opérateurs télécoms, universités, entreprises technologiques et administrations.
Le partenariat avec Mistral AI : viser une IA générative en darija et en langues africaines
Si les Instituts JAZARI constituent l’architecture institutionnelle de la stratégie marocaine, le partenariat noué avec Mistral AI, la licorne française de l’intelligence artificielle, cofondée par Arthur Mensch, en représente probablement le volet le plus techniquement ambitieux.
Un laboratoire de recherche co-développé
Le Maroc et Mistral AI ont mis en place un laboratoire conjoint de recherche et développement en IA générative, baptisé « Mistral AI & MTNRA », hébergé au sein du campus JAZARI ROOT. Ce laboratoire est conçu comme un espace de R&D, de prototypage, d’évaluation et de robustification des modèles d’intelligence artificielle.
L’objectif technique affiché est particulièrement ambitieux sur le plan linguistique : développer un grand modèle de langage (LLM) marocain, capable de fonctionner en arabe, en darija (l’arabe dialectal marocain, langue du quotidien pour la grande majorité des Marocains, très différente de l’arabe littéraire classique), et potentiellement extensible à d’autres langues africaines, un enjeu linguistique crucial, puisque les grands modèles de langage mondiaux (GPT, Claude, Gemini) restent structurellement sous-performants sur les dialectes arabes régionaux et les langues du continent africain, largement sous-représentées dans leurs données d’entraînement.
Le choix stratégique de l’open source
Amal El Fallah Seghrouchni a justifié ce choix technologique avec une clarté remarquable : « Nous faisons le choix de l’open source et des open weights, car cela permet le déploiement local, évite le verrouillage technologique et garantit l’auditabilité des systèmes. Pour les usages publics et les secteurs sensibles, c’est une exigence. »
Cette position n’est pas anodine dans le paysage mondial de l’IA, où de nombreux gouvernements optent, par facilité, pour des modèles propriétaires fermés développés par les géants américains (OpenAI, Google, Anthropic) ou chinois. Le choix marocain de l’open source, Mistral AI publiant certains de ses modèles ouverts, contrairement à la plupart de ses concurrents, vise précisément à éviter une nouvelle forme de dépendance technologique, particulièrement critique pour des usages gouvernementaux sensibles où la transparence et l’auditabilité des algorithmes sont essentielles à la confiance citoyenne.
Arthur Mensch, cofondateur de Mistral AI, a d’ailleurs partagé, lors d’une table ronde organisée en marge de l’événement de janvier 2026, une analyse convergente sur « la fin du monopole technologique bipolaire » entre les États-Unis et la Chine, et l’émergence nécessaire d’une IA souveraine, culturelle et décentralisée, une vision qui rejoint directement les ambitions marocaines.
L’infrastructure physique : centres de données et calcul souverain
Une souveraineté numérique ne peut pas reposer uniquement sur des logiciels et des accords, elle nécessite une infrastructure physique tangible. Le Maroc en est conscient et investit en conséquence.
Un data center souverain de 50 MW à Rabat
Parmi les investissements structurants annoncés, la ministre a souligné l’importance d’un Data Center souverain de 50 mégawatts (MW) implanté à Rabat, offrant des capacités de calcul avancées pour entraîner et opérer des modèles d’IA en toute sécurité, sans dépendre d’infrastructures cloud étrangères pour les usages les plus sensibles.
Cette infrastructure s’accompagne de deux dispositifs complémentaires :
- Une Data Factory, destinée à structurer et organiser les données nationales de façon cohérente et exploitable pour l’entraînement de modèles IA.
- Une « Forge logicielle », conçue pour mutualiser les développements informatiques entre les différentes administrations marocaines, évitant ainsi la duplication d’efforts et favorisant l’interopérabilité des systèmes publics.
L’extension des infrastructures numériques de base
Cette stratégie de souveraineté computationnelle s’accompagne d’un renforcement plus large des infrastructures technologiques du Royaume : expansion des réseaux de fibre optique, développement des services cloud nationaux, et création de centres de recherche spécialisés en IA en collaboration étroite avec les universités marocaines et les acteurs du secteur privé.
Le capital humain : l’ambition de former des dizaines de milliers de talents
Aucune stratégie de souveraineté technologique ne peut réussir sans un investissement massif dans les compétences humaines. C’est précisément le troisième pilier fondamental de la stratégie marocaine.
Des objectifs de formation à grande échelle
Le Royaume s’est fixé des objectifs chiffrés particulièrement ambitieux : former 200 000 diplômés dotés de compétences spécifiques en intelligence artificielle, et créer 50 000 nouveaux emplois directs et indirects dans ce secteur, à l’horizon 2030.
Plus récemment, lors de sa participation à l’UN Open Source Week 2026 au siège des Nations Unies à New York, la ministre a précisé une ambition encore plus large : former 100 000 talents numériques par an d’ici 2030, un objectif qui dépasse le seul champ de l’IA pour englober l’ensemble des compétences numériques nécessaires à la transformation digitale du pays.
Le rôle central de la jeunesse marocaine
Lors de la signature de l’accord avec Orange Maroc, la ministre a explicitement souligné le rôle des jeunes Marocains dans la construction d’un modèle national d’IA centré sur l’innovation, l’inclusion, et la confiance rappelant que la jeunesse demeure au cœur de la stratégie de transformation numérique à long terme du Royaume.
Une reconnaissance internationale déjà tangible
Une progression remarquée dans les classements mondiaux
Selon les données présentées par la ministre, le Maroc a gagné 14 places dans le classement mondial des gouvernements en matière d’intelligence artificielle en 2025, une progression significative qui témoigne, selon le gouvernement, de la crédibilité croissante de la stratégie nationale sur la scène internationale.
Un rôle actif dans la gouvernance numérique mondiale
Le Maroc s’illustre également par sa participation active à des initiatives internationales structurantes. Le pays est notamment impliqué dans le D4SD (Digital for Sustainable Development) aux Nations Unies, et a organisé, en partenariat avec le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), une table ronde stratégique de haut niveau consacrée aux modèles d’intelligence artificielle open source, lors de l’UN Open Source Week 2026 à New York.
Cette présence sur la scène onusienne s’inscrit dans une ambition plus large que le Royaume assume ouvertement : devenir un hub numérique arabo-africain, positionné à l’intersection entre le monde arabe et le continent africain, une position géographique et culturelle unique que le Maroc entend transformer en avantage stratégique dans la diplomatie technologique mondiale.
Les cinq piliers politiques qui structurent l’ensemble de la stratégie
Pour synthétiser l’ambition marocaine en matière d’IA, Amal El Fallah Seghrouchni a identifié cinq axes politiques fondamentaux qui structurent l’ensemble de l’approche gouvernementale :
- La souveraineté technologique : maîtriser les infrastructures, les données et les algorithmes, plutôt que d’en dépendre.
- La confiance des citoyens : garantir la protection des données personnelles, la cybersécurité et la transparence des systèmes déployés.
- Le développement massif des compétences : former une main-d’œuvre nationale qualifiée en IA.
- L’innovation endogène : encourager le développement de solutions technologiques conçues localement, adaptées aux réalités marocaines.
- L’équité territoriale : s’assurer que les bénéfices de la transformation numérique ne se concentrent pas uniquement dans l’axe économique Casablanca-Rabat, mais irriguent l’ensemble des régions du Royaume, y compris les zones rurales et montagneuses.
Cette dernière préoccupation traduit une conscience politique importante : « L’intelligence artificielle n’est ni neutre ni intrinsèquement inclusive », a rappelé la ministre. « En l’absence d’une action publique volontaire, elle peut accentuer les inégalités sociales, territoriales et économiques. »
Ce que cette stratégie signifie pour la position du Maroc en Afrique du Nord et au-delà
Un positionnement de hub régional assumé
À travers l’ensemble de ces initiatives : Instituts JAZARI, partenariat Mistral AI, infrastructure de calcul souverain, ambitions de formation massive, le Maroc construit méthodiquement les fondations d’un positionnement qu’il revendique explicitement : celui de hub numérique et d’intelligence artificielle pour l’Afrique du Nord et le monde arabo-africain.
Ce positionnement s’appuie sur des atouts géographiques et diplomatiques réels : la proximité du Maroc avec l’Europe (via le détroit de Gibraltar et les accords de coopération économique existants), son statut de porte d’entrée historique vers l’Afrique subsaharienne pour de nombreux investisseurs internationaux, et sa stabilité institutionnelle relative dans une région parfois marquée par l’instabilité politique.
