Éteindre une bougie sans souffler dessus, sans eau et sans le moindre extincteur : c’est le petit défi, presque enfantin, dont est né un projet qui a fini par décrocher six médailles et un billet pour l’Indonésie. Ángela Karime Venegas Hernández a 16 ans, elle est élève en électronique au CETis 78 d’Altamira, dans l’État mexicain de Tamaulipas, et elle a passé un an entier à construire, démonter et reconstruire un appareil capable de faire disparaître des flammes en quelques secondes en utilisant uniquement des ondes sonores. Son invention porte un nom qui sonne comme un gadget de film de science-fiction, Vortex Tech, mais le principe physique qui la fait fonctionner, lui, est bien réel et il a près de quinze ans d’histoire derrière lui, notamment du côté de la célèbre agence de recherche militaire américaine DARPA.
| 📘 POUR LES NON-INITIÉS Le son n’est pas une entité immatérielle : c’est une onde de pression qui se propage dans l’air en comprimant puis en relâchant les molécules qui le composent, un peu comme une vague pousse et retire l’eau sur une plage. Plus la fréquence est basse (on parle alors de « graves », mesurés en hertz, Hz, soit le nombre d’oscillations par seconde), plus chaque impulsion déplace une grande quantité d’air d’un coup. C’est exactement ce déplacement d’air, répété plusieurs dizaines de fois par seconde, qui sert de base à un extincteur acoustique : il ne « refroidit » pas le feu comme le ferait de l’eau, il agit sur l’air qui l’entoure. |
Une bougie, une idée, et cinq prototypes plus tard
Tout est parti d’une expérience toute simple, presque un jeu : et si on pouvait éteindre une flamme sans y toucher, uniquement à distance, avec un objet qui ne contient ni eau ni produit chimique ? Ángela Karime a construit sa toute première version avec les moyens du bord, puis recommencé, encore et encore. Le prototype aujourd’hui présenté au public est sa cinquième version, aboutissement d’environ un an de travail rigoureux mené en parallèle de ses cours d’électronique. Le nom officiel du projet, tel qu’il a été déposé dans les concours scientifiques mexicains, est éloquent : « Système de suppression d’incendies par ondes acoustiques ». « Vortex Tech » en est simplement le nom commercial, plus facile à retenir.
- Cinq prototypes successifs construits en un an, avec des matériaux volontairement accessibles.
- Plus d’une centaine d’essais réalisés pour valider le système sur différents types de combustibles.
- Premier prix dans la catégorie « niveau moyen supérieur » du concours ExpoCiencias Tamaulipas 2025, puis une médaille d’argent lors d’une compétition nationale rassemblant des centaines de projets.
Sous le capot : la mécanique (très simple) de Vortex Tech
La liste des composants tiendrait presque sur un ticket de caisse d’un magasin d’électronique : une batterie de 12 volts pour l’alimentation, un générateur de fréquences pour produire le bon signal, un amplificateur pour lui donner de la puissance, et un haut-parleur pour transformer ce signal électrique en vibration sonore. L’appareil émet des impulsions à 30 hertz, c’est-à-dire 30 « coups » d’air par seconde, une fréquence grave, proche de celle d’une grosse caisse de batterie ou d’un caisson de basses. Ces impulsions créent ce que les physiciens appellent des anneaux vortex : de petits tourbillons d’air en forme de beignet qui voyagent en ligne droite, un peu comme les ronds de fumée qu’on peut souffler avec la bouche, mais en beaucoup plus rapide et beaucoup plus organisé.
En arrivant sur la flamme, cet anneau d’air en mouvement produit deux effets combinés. D’une part, il chasse littéralement le combustible gazeux, les vapeurs qui s’élèvent du bois, du liquide ou de la graisse en train de brûler, loin de la zone de combustion. D’autre part, il perturbe la fine couche d’air riche en oxygène qui alimente en permanence la base de la flamme. Privé au même instant de carburant et de comburant à sa portée immédiate, le feu n’a tout simplement plus de quoi continuer à brûler : il s’éteint, en cinq à huit secondes selon les mesures rapportées, sur un rayon d’action d’environ deux mètres autour de l’appareil.
| ⚠️ ATTENTION / NUANCE CRITIQUE Un extincteur acoustique n’est pas un extincteur classique en version futuriste, et il ne faut pas s’y tromper : il agit sur les flammes visibles, pas sur la chaleur résiduelle. Un tas de braises ou un objet resté incandescent après le passage de l’onde sonore peut parfaitement se rallumer une fois l’appareil éteint, alors qu’un jet d’eau ou de poudre laisse derrière lui une zone durablement refroidie. C’est pour cette raison que Vortex Tech, comme son ancêtre américain de 2015, reste aujourd’hui cantonné aux petits foyers proches et non aux grands incendies, qui nécessitent un volume d’air déplacé sans commune mesure avec ce que peut produire un haut-parleur portable. |
Un principe qui a déjà une histoire : de la DARPA à un devoir d’étudiants
Ángela Karime n’a rien inventé de totalement inédit sur le plan des lois de la physique, et c’est justement ce qui rend son travail intéressant : elle a repris un principe déjà documenté pour le rendre plus simple, plus accessible et plus robuste. L’idée d’éteindre le feu par le son remonte au moins au début des années 2010, quand la DARPA, l’agence de recherche du ministère américain de la Défense, habituée à financer des projets technologiques à haut risque, avait construit un premier prototype volumineux et peu maniable, sans jamais le transformer en objet utilisable au quotidien.
C’est en 2015 que deux étudiants en ingénierie de la George Mason University, en Virginie, Viet Tran et Seth Robertson, ont repris cette piste pour un simple projet de fin d’études. Avec seulement 600 dollars de matériel (un amplificateur, un générateur de son et un tube en carton faisant office de canon à air) ils ont testé toute une gamme de fréquences avant de découvrir, un peu par surprise, que ce sont les sons graves qui fonctionnent, et non les sons aigus comme ils le pensaient au départ.
« Ce sont les sons graves comme le boum-boum des basses dans le hip-hop qui marchent », expliquait Viet Tran à l’époque, avant de préciser que la fenêtre efficace se situe entre 30 et 60 hertz. C’est très exactement la même plage de fréquences que celle choisie, dix ans plus tard et de l’autre côté de la frontière, par la jeune lycéenne mexicaine, un signe que la physique, elle, ne varie pas d’un continent à l’autre.
Vortex Tech face à ses prédécesseurs et aux extincteurs classiques
| Dispositif | Année / origine | Fréquence utilisée | Portée / échelle | Stade actuel |
| Prototype DARPA | Vers 2012, États-Unis | Non rendue publique | Dispositif volumineux, expérimental | Abandonné en l’état par l’agence |
| Extincteur des étudiants de George Mason | 2015, États-Unis | 30 à 60 Hz | Petites flammes à base d’alcool, portée réduite | Brevet provisoire déposé, jamais commercialisé à grande échelle |
| Vortex Tech (Ángela Karime) | 2025-2026, Mexique | 30 Hz | Jusqu’à 2 mètres, bois, liquides, graisses, électronique | 5ᵉ prototype, en compétition internationale |
| Extincteur classique (eau, poudre, CO₂) | Depuis plus d’un siècle | Sans objet | De quelques mètres à un incendie structurel entier | Norme industrielle, homologué et éprouvé |
À quoi ça pourrait vraiment servir demain ?
L’atout principal d’un extincteur acoustique n’est pas sa puissance, un jet d’eau ou de poudre reste, et de loin, plus efficace sur un feu déjà installé, mais sa propreté. Aucun résidu chimique, aucune poudre à nettoyer, aucun risque de voir un disque dur ou une carte électronique définitivement endommagés par de la mousse extinctrice. C’est précisément ce qui rend le concept séduisant pour des environnements où l’extincteur classique fait presque autant de dégâts que l’incendie lui-même.
- Salles serveurs et centres de données, où une décharge de poudre peut détruire du matériel valant des dizaines de milliers d’euros.
- Musées, archives et bibliothèques patrimoniales, où l’eau représente une menace presque aussi grande que le feu pour des œuvres ou documents anciens.
- Laboratoires informatiques et salles de classe équipées de matériel électronique sensible.
- Cuisines professionnelles, pour de petits départs de feu de friture ou de graisse, avant qu’ils ne prennent de l’ampleur.
Le plus intéressant dans cet appareil, ce n’est pas tant la performance technique, l’extincteur acoustique n’est pas une nouveauté scientifique en soi, la DARPA et les étudiants de George Mason l’avaient déjà démontré dix ans plus tôt, mais plutôt la vitesse à laquelle une adolescente, avec des moyens de lycéenne et pas ceux d’une agence de défense, est parvenue à un résultat fonctionnel sur cinq itérations en un an. C’est aussi un bon rappel que l’innovation ne sort pas seulement des laboratoires bien financés : elle se construit tout autant dans un garage avec une batterie de 12 volts achetée dans un magasin de composants. Ce genre de projet mérite plus de relais médiatique que les habituelles annonces de géants technologiques, précisément parce qu’il montre le chemin, souvent invisible, entre une expérience de physique de lycée et une compétition internationale.
Reste une question ouverte, et je n’ai pas de certitude sur la réponse : ce type d’invention a-t-il vocation à rester un formidable outil pédagogique, ou peut-il un jour rivaliser sérieusement avec les extincteurs classiques sur le terrain ? Les limites physiques (portée réduite, absence d’effet refroidissant, alimentation électrique nécessaire) sont réelles, et il serait imprudent d’annoncer une révolution avant que la technologie n’ait fait ses preuves hors du cadre d’un concours scientifique. Donnez-moi votre avis dans les commentaires.
Source : Diariodemorelos
