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Zuckoff : l’appli qui détecte les lunettes connectées de Meta, et la drôle de bataille qu’elle vient de déclencher

Zuckoff l'appli qui détecte les lunettes connectées de Meta, et la drôle de bataille qu'elle vient de déclencher

Une paire de lunettes en apparence banale, un petit voyant blanc presque invisible en plein jour, et soudain la certitude désagréable qu’on vous filme sans l’avoir décidé : c’est ce malaise, très concret, qu’un développeur polonais de 30 ans a voulu désamorcer. Pawel Szydlowski a mis en ligne début août 2026 une application baptisée Zuckoff, capable de repérer les lunettes connectées à proximité en écoutant simplement les ondes Bluetooth qu’elles émettent. En quelques semaines, l’outil est passé de quelques centaines à plusieurs milliers d’utilisateurs. Ce succès rapide en dit long sur un climat de défiance grandissant autour des lunettes intelligentes de Meta et sur une question de fond que la technologie seule ne résoudra pas : comment savoir, dans l’espace public, qu’on est en train d’être filmé ?

📘 POUR LES NON-INITIÉS

Les lunettes connectées (ou smart glasses) ressemblent à des montures ordinaires, mais embarquent une caméra miniature, un ou plusieurs microphones et une puce Bluetooth Low Energy qui les relie en permanence à un smartphone. Le Bluetooth, lui, fonctionne comme une carte d’identité radio silencieuse : chaque appareil diffuse en continu de petits paquets d’information contenant un identifiant de fabricant et, souvent, un UUID (Universal Unique Identifier), une chaîne de caractères propre au type de service proposé par l’appareil. C’est cette signature radio, et non une image ou un son, qu’une application comme Zuckoff apprend à reconnaître.

Le déclic : des vidéos où personne ne consent à rien

L’histoire de Zuckoff commence par un agacement. Szydlowski raconte s’être reconnu dans une génération de créateurs de contenu formée à l’époque des débuts de YouTube, quand filmer des inconnus pour un canular impliquait encore un minimum de bienséance : le visage des personnes visiblement mal à l’aise finissait flouté au montage, et la victime du canular savait, au moins, qu’une caméra était braquée sur elle. Les lunettes connectées ont fait sauter ce garde-fou. Il a vu se multiplier des vidéos de « dragueurs de rue » filmant des femmes à leur insu avec des lunettes Meta, sans flou sur les visages, et des sections de commentaires où des internautes se mettaient à divulguer l’identité des personnes filmées. Ce constat l’a poussé à construire, à sa manière, un contre-pouvoir technique.

« Nous avons, en tant que société, le droit de savoir qu’on nous filme », résume Szydlowski dans les colonnes de Business Insider, une phrase qui tient lieu, à elle seule, de cahier des charges pour son application.

Sous le capot : comment Zuckoff « renifle » les lunettes Meta

La méthode de Szydlowski est aussi artisanale qu’efficace. Il a commencé par acheter physiquement plusieurs modèles de lunettes connectées du marché, puis a passé au crible les signaux Bluetooth qu’elles diffusent pour en établir « l’empreinte » : certains appareils annoncent carrément, dans les métadonnées de leurs services Bluetooth, des chaînes de caractères contenant les mots « Meta » ou « Ray-Ban ». Zuckoff compare ensuite en temps réel ce que le téléphone capte autour de lui à ce catalogue de signatures, en croisant plusieurs indices à la fois : l’identifiant unique du service (UUID) et l’identifiant du fabricant du composant Bluetooth. Quand les deux concordent, l’application considère qu’elle tient une correspondance fiable.

⚠️ ATTENTION / NUANCE CRITIQUE

Zuckoff, comme les applications concurrentes du même créneau, a une limite structurelle qu’il faut garder en tête : elle détecte une présence probable, pas un enregistrement actif. Une paire de lunettes émet le plus de signaux au moment où elle s’allume, se connecte au téléphone ou sort de son étui de charge ; une fois appairée, elle peut ensuite se faire beaucoup plus discrète sur les ondes. Autrement dit, le silence de l’application ne prouve pas l’absence de lunettes, et une détection ne prouve pas qu’on est filmé. L’intensité du signal ne renseigne que sur une distance approximative, jamais sur une direction. C’est un outil de vigilance, pas un détecteur de vérité.

Un symptôme, pas un accident : la guerre du voyant lumineux

Le succès de Zuckoff arrive à un moment charnière pour Meta. L’entreprise a vendu, selon des chiffres qui circulent dans la presse spécialisée, plusieurs millions de paires de lunettes Ray-Ban Meta, et elle mène en parallèle une véritable opération de reconquête de la confiance. Sur ces modèles, un petit voyant blanc doit s’allumer dès qu’une capture est en cours. Problème : un marché parallèle de bidouilleurs s’est développé pour neutraliser ce témoin lumineux, jusqu’à proposer, moyennant une soixantaine de dollars, de dessouder purement et simplement la diode. Meta a réagi en deux temps courant 2026 : d’abord en désactivant automatiquement la caméra dès qu’un capteur détecte que la LED a été masquée, trafiquée ou détruite, puis, après avoir constaté que certains contournaient la règle en couvrant le voyant après le début de l’enregistrement, en verrouillant également cette faille en cours de session. L’entreprise affirme aussi avoir retiré des milliers d’annonces publicitaires vantant ces services de sabotage et engager des poursuites contre certains prestataires.

Du côté de la communication officielle, le directeur technique de Meta, Andrew Bosworth, défend un choix de conception assumé : la caméra aurait été « conçue pour être remarquée par les personnes autour de vous ». Une affirmation que la multiplication des services de trafiquage de LED, et l’existence même de Zuckoff, vient largement nuancer.

Zuckoff n’est pas seule sur ce créneau

Le succès de l’application s’inscrit dans un petit écosystème naissant d’outils de détection par Bluetooth, tous construits sur le même principe technique et confrontés à la même limite de fond : repérer une présence, pas confirmer un enregistrement.

ApplicationPlateformeModèle économiqueCe qu’elle apporte en plus
ZuckoffiOS (Android en bêta)Gratuite + option « Pro » payanteAlertes en arrière-plan, catalogue de signatures constitué manuellement par son créateur
Antizuck Smart Glasses ScanneriOS et AndroidPayanteMême approche de balayage Bluetooth, écosystème encore jeune
Nearby GlassesAndroidGratuiteDétection de proximité générique des lunettes connectées

Un débat qui a déjà un précédent : le fantôme du « Glasshole »

Rien de tout cela n’est réellement nouveau. En 2013, Google avait lancé son propre pari sur les lunettes connectées, les Google Glass, équipées elles aussi d’une caméra discrète. L’accueil du public avait été sans appel : certains bars et restaurants américains étaient allés jusqu’à interdire l’appareil, et ses porteurs les plus zélés avaient hérité d’un surnom resté célèbre, « Glasshole », mot-valise associant les lunettes (glasses) à un comportement jugé grossier. Le produit grand public avait été retiré du marché dès 2015, deux ans à peine après son lancement. Douze ans plus tard, Meta rejoue une partition très proche, mais avec un avantage que Google n’avait pas : un partenariat avec Ray-Ban qui rend l’objet esthétiquement invisible, presque indiscernable d’une paire de lunettes de soleil ordinaire. C’est précisément cette discrétion, plus grande qu’en 2013, qui rend le débat plus pressant qu’il ne l’était à l’époque.

Et en France, a-t-on le droit de filmer un inconnu avec des lunettes connectées ?

La question n’est pas théorique : les lunettes Ray-Ban Meta sont commercialisées en France, et le droit français encadre déjà, de longue date, la captation de l’image d’autrui. Contrairement à une idée reçue, filmer dans la rue n’est pas interdit en soi. Ce qui bascule dans l’illégalité, c’est la diffusion, sans consentement, de l’image d’une personne identifiable ou toute captation réalisée dans un lieu privé.

La Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL) s’est déjà penchée sur le sujet des lunettes connectées. Sa position est nuancée : dans l’immense majorité des usages personnels (filmer ses vacances, un souvenir de famille), elle considère que le traitement relève de « l’exception domestique » prévue par le RGPD, et échappe donc à l’obligation formelle de recueillir un consentement explicite de chaque passant. Mais cette tolérance a des limites strictes. Dès que le contenu capté est diffusé auprès d’un public indéterminé (publié en ligne, par exemple) ou utilisé dans un cadre professionnel, le RGPD s’applique pleinement, avec son exigence de transparence envers les personnes filmées. Autre précision utile de la CNIL, qui corrige une intuition répandue : le simple fait qu’un passant aperçoive le voyant lumineux d’activation ne vaut en rien un consentement à être filmé. L’autorité n’a pour l’instant pas réclamé de loi spécifique, estimant que le RGPD, la loi Informatique et Libertés et le droit pénal existant suffisent à encadrer la question tout en annonçant des travaux dédiés sur la conformité des lunettes connectées.

Le cadre professionnel mérite une mention à part. La Cour de cassation a déjà validé, en 2020, le licenciement pour faute grave d’un salarié ayant installé une caméra cachée pour filmer ses collègues sans autorisation. Par analogie, un salarié qui utiliserait ses lunettes connectées pour filmer sur son lieu de travail sans en informer personne s’expose au même risque disciplinaire sans même parler des risques physiques (fatigue visuelle, altération de la marche, surcharge cognitive) que l’INRS a identifiés autour d’un usage prolongé de ces dispositifs.

Concrètement, que faire si vous vous sentez observé ?

Une application comme Zuckoff n’est pas une solution, c’est un pansement. Elle traite un symptôme : l’angoisse de ne pas savoir si on est filmé. Je ne pense pas qu’il faille interdire les lunettes connectées dans l’espace public, une mesure aussi radicale que difficile à faire respecter dans les faits. Un voyant qu’on peut trafiquer pour quelques euros n’est pas une garantie, c’est une intention louable mal protégée.

On peut tout aussi bien estimer que le cadre légal existant (RGPD, droit à l’image, Code pénal) est déjà suffisamment protecteur, et qu’ajouter une régulation spécifique aux lunettes connectées risquerait surtout de freiner une innovation par ailleurs utile : accessibilité, traduction en temps réel, assistance aux malvoyants. Le sujet mérite d’être débattu. À vous de me dire ce que vous en pensez dans les commentaires :

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